Mon enfance en courée ... extraits

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C'était un long couloir pavé, sombre, aux murs de briques encrassés et poussiéreux, portant par endroits les stigmates du temps, de l'usure, des heurts... Le plafond voûté donnait à l'ouvrage l'aspect d'un petit tunnel qui débouchait dans la rue Darbo. Une petite rue sans âme avec peu d’habitations, qui allait de l’axe principal reliant Roubaix à Tourcoing au canal de Roubaix. Venant du canal, on descendait la rue en longeant de vieilles grandes portes en bois qui donnaient accès à des dépendances d’un ancien quai de déchargement de charbon abandonné, puis on passait devant quelques maisons mitoyennes avant d’arriver au seul commerce de la rue, un petit magasin où on trouvait de tout, tenu par un arabe, ouvert tous les jours, même le dimanche. Dans sa blouse grise, Touati attendait le client assis ou debout à la porte d’entrée de sa boutique, des cageots de fruits et de légumes constellés de mouches, en guise de devanture.


 2

Le poids des ans accumulés lui faisait courber l'échine. Le dos voûté, Alfred se déplaçait avec beaucoup de peine en faisant de tout petits pas, les jambes raides, comme si les pantoufles qu'il traînait étaient collés au sol. Chaque fois, il me semblait qu'il n'arriverait jamais à atteindre son antique chaise paillée qui l'attendait, lors des beaux jours, devant chez lui, à proximité de la rigole qui longeait la rangée de maisons. Je ne le vis jamais s'aventurer plus loin. Sa main droite tenait fermement la courbe noueuse de sa canne de bois grâce à laquelle il se maintenait en équilibre. Ces quelques mètres lui réclamaient un sérieux effort. Lorsque sa main gauche pouvait s'agripper au dossier du siège, il s'arrêtait un instant avant de s'asseoir dans un mouvement lent, extrêmement prudent, comme si de la chaise ou la canne, il craignait la rupture, à moins que ce ne fût celle de son corps. Enfin installé, il lui fallait durant un long moment, les deux mains crispées sur son bâton, retrouver son souffle, le regard perdu sur les pavés de la cour, la bouche, aux lèvres pâles et minces, entrouverte, le teint livide. La peau de son visage et de ses mains, tendue, tirée comme un linge amidonné, donnait l'impression de pouvoir se déchirer à tout moment au moindre étirement ou à la moindre égratignure comme du vieux papier. Sa respiration faible et sibilante lui soulevait par saccades sa tête chenue. Valétudinaire, ce septuagénaire déclinait chaque jour un peu plus.